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Le 19 décembre 2025, à Abidjan, un pasteur et témoin dans une affaire d’escroquerie immobilière a été interpellé après avoir soutenu un promoteur accusé d’escroquerie et de blanchiment de capitaux dans un projet immobilier fictif.
Reportage réalisé par Fernand Dédeh depuis le Pôle pénal économique et financier (PPEF) d’Abidjan, vendredi 19 décembre 2025
Abidjan, 19 décembre 2025 (crocinfos)---Ce vendredi 19 décembre, la salle d’audience du Pôle pénal économique et financier d’Abidjan a été témoin d’un retournement de situation inattendu. Un pasteur, cité à la barre comme témoin dans une affaire de construction immobilière, a vu sa foi mise à l’épreuve bien au-delà des attentes. Au lieu de défendre les principes chrétiens dans un cadre ecclésiastique, le pasteur Kanga s’est retrouvé au centre d’une affaire de fraude, au point d’être escorté par des gendarmes vers le violon après avoir défendu une escroquerie.
Le prévenu, un opérateur immobilier accusé d’escroquerie et de blanchiment de capitaux, a vu son projet, présenté comme une initiative de construction de logements sociaux, se transformer en un véritable fiasco. Le pasteur Kanga, appelé à la barre par l’avocat de la défense, a d’abord tenté de défendre son « frère » avec ferveur, assurant que le projet allait aboutir grâce à sa foi. « Le Seigneur me dit que ce projet va tenir », a affirmé le pasteur, visiblement confiant. Mais cette déclaration n’a pas convaincu la présidente du tribunal, qui l’a interpellé de manière sèche : « Vous auriez pu vous retrouver dans le box des accusés. »
Un projet de construction fantôme
L’affaire remonte à 2016, lorsque le jeune promoteur, M. Ory, a fondé la société American Dream dans le but de réaliser des logements sociaux pour les populations défavorisées. Le projet a d'abord suscité l'enthousiasme, particulièrement dans les églises évangéliques, avec des milliers de souscripteurs intéressés. En 2020, la société comptait plus de 500 souscripteurs, chacun devant verser un apport de 300 000 FCFA pour acquérir un logement. En retour, les acquéreurs étaient censés bénéficier de maisons de différents standings et rembourser un crédit sur 20 ans.
Cependant, le rêve de nombreux souscripteurs s'est rapidement heurté à la réalité. Le promoteur a expliqué que la pandémie de Covid-19 et le retrait de ses partenaires internationaux étaient responsables des retards. Mais ces justifications ont été largement balayées par l’ampleur de la fraude qui s’est rapidement révélée. En 2023, certains souscripteurs, inquiets, se sont rendus sur le site de Songon, censé abriter les logements. Là, ils ont découvert que le terrain n’appartenait même pas à la société d’Ory. Ce fut un choc pour les souscripteurs, qui ont vite compris qu'ils avaient été dupés.
Ils ont alors porté plainte, et le promoteur a été arrêté en avril 2024, dès son retour du Mali.
Une escroquerie déguisée
Me Aymar Toh Goulehi, avocat représentant les parties civiles, n’a pas mâché ses mots. Selon lui, M. Ory est responsable d’une escroquerie organisée, et non d’un simple échec commercial. « Ce n’est pas un projet en difficulté, c’est une opération cynique qui a démarré en 2020 et qui continue encore aujourd'hui. Il a manipulé des gens vulnérables, exploitant la foi religieuse pour appâter des souscripteurs. Il a utilisé la religion comme un outil pour tromper des chrétiens qui croyaient en ce projet », a-t-il dénoncé.
L’avocat a rappelé que le promoteur n’avait ni agrément pour exercer la fonction d’opérateur immobilier, ni permis de construire pour les projets, et qu’il n’avait pas les fonds nécessaires pour démarrer la construction. « Quand le parquet lui a demandé où étaient passés les fonds des souscripteurs, il a titubé », a ajouté Me Goulehi. L’avocat a exigé que M. Ory soit condamné à payer 40 millions FCFA de dommages et intérêts et qu'il rembourse les 56 millions FCFA versés par les 112 souscripteurs qu’il représente.
Le procureur a, pour sa part, souligné l'ampleur de la fraude. « M. Ory a encaissé plus de 150 millions FCFA sans pouvoir justifier de l’utilisation de ces fonds. Il a utilisé l’argent des souscripteurs pour des activités délictueuses et les a dissimulés dans l’économie », a indiqué le procureur. Le Parquet a requis une peine de cinq ans de prison ferme et une amende de 500 millions de FCFA.
L’avocat de la défense, Me Mensah, a contesté la qualification d’escroquerie et a tenté de minimiser les accusations. « On présente mon client comme un escroc. Mais à aucun moment, il n’a été prouvé qu’il avait l’intention de tromper ses souscripteurs. Oui, il a commis des erreurs de gestion, mais il n’a pas agi avec malice », a soutenu Me Mensah. L’avocat a insisté sur le fait que le projet restait viable malgré les aléas, et que son client, à défaut d’avoir respecté toutes les règles, n’était pas un criminel.
Le défenseur a également évoqué la question de la négligence, soulignant que M. Ory n’avait pas les moyens financiers nécessaires pour mener à bien le projet, mais qu’il n’était pas responsable d’une fraude délibérée. « S’il avait voulu frauder, il ne serait pas retourné en Côte d'Ivoire », a ajouté Me Mensah, essayant de renforcer son argument en faveur de la clémence.
Le tribunal a pris note des plaidoiries et des réquisitions. Le délibéré sera rendu le 9 janvier 2026, date à laquelle la justice décidera du sort du promoteur immobilier et des implications de cette affaire qui secoue l’ivresse d’un projet de logement devenu un cauchemar pour ses souscripteurs. La question reste désormais de savoir si l’impunité pourra encore exister pour ceux qui trompent la bonne foi des populations vulnérables.